Histoire

Le gîte minéral du Fournel est un des principaux gisements de plomb argentifère des Alpes, mais il est de taille modeste à l’échelle nationale. C’est un filon alpin, encaissé dans des roches sédimentaires et fortement disloqué

par le jeu de la tectonique tardive. L’origine du stock métallifère n’est pas connue. Le minerai est quasi exclusivement de la galène intimement associée à une gangue de quartz et de barytine. Sa puissance est parfois considérable à tel point que le filon pouvait donner jusqu’à une demi tonne de galène par mètre carré. Mais les difficultés d’exploitation sont nombreuses : une roche encaissante parmi les plus dures au monde ; un morcellement du gîte en d’innombrables panneaux décamétriques ; un minerai mélangé et délicat à enrichir.

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Veine de galène argentifère dans la galerie Saint Roch

L’Exploitation ancienne est médiévale

Elle s’étale entre le Xe et le XIIIe siècle. Les rares documents d’archives et les datations radiocarbones ne permettent pas d’être plus précis, ni de dire s’il s’agit d’une activité continue ou discontinue. La mine est exploitée par des mineurs qui maitrisent bien les techniques de l’époque. Les revenus sont contrôlés par quelques puissants, parmi lesquels un certain Giraldus Malvicinus, puis l’Eglise d’Embrun et plus tardivement le comte d’Albon qui régit le Dauphiné.

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Charte de 1155 accordant au Dauphin le droit de battre monnaie

Tous les affleurements sont découverts, du fond des gorges aux escarpements qui dominent la Durance. Le minerai est exploité jusqu’à épuisement des panneaux affleurants, parfois sur une distance de 150 m dans les versants. Les travaux s’organisent de manière opportuniste : des portions de galeries et de puits sont progressivement ajoutées les unes aux autres pour assurer la ventilation et le drainage des chantiers. L’excessive dureté de la roche est vaincue par l’application raisonnée du feu, sans aboutir à la déforestation des environs, contrairement aux idées reçues.

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Plan des Vieux Travaux en 1790

Durant 3 à 4 siècles sont extraits plusieurs milliers de tonnes de plomb et une dizaine de tonnes d’argent qui ont alimenté la fabrication de monnaies locales. La mine était connue de tous, bien au delà de la Haute-Durance, celle-ci étant une voie de passage majeure : les pèlerins faisant halte à la commanderie de St Jean de Jérusalem ne pouvaient ignorer une activité qui donnait son nom au lieu. Grâce à cette activité, L’Argentière s’est développée autour du château d’Urgon et a progressivement supplantée l’agglomération voisine de Rame, ancienne station romaine ravagée par les crues.

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Ancienne Chapelle Saint Jean

L’exploitation moderne s’échelonne sur 120 années de 1785 à 1908, une activité qui réellement se concentre sur une cinquantaine d’années. On peut très facilement distinguer trois phases : un démarrage, une apogée et un déclin. La phase de démarrage est longue et émaillée d’erreurs graves. A la fin du XVIIIe siècle, la Compagnie Schlagberg établit en surface un établissement modèle, complet et autonome, mais néglige complètement l’investissement en souterrain. La Compagnie d’Allemont voit trop grand et anéantit sa trésorerie en voulant exploiter simultanément de nombreux gîtes de l’Oisans et du Briançonnais. Duclos de Boussois remet techniquement la mine du Fournel sur une bonne voie, mais son tempérament le jette dans des égarements qui mettent l’entreprise en difficulté et entraîne l’éviction du mauvais gestionnaire.

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Puis durant 20 années, l’exploitation est à son apogée sous la direction de Pierre Suquet, un ingénieur civil originaire d’Aix-en-Provence. C’est une période de prospérité économique, d’innovation technique et de calme social. L’exploitation souterraine s’étend progressivement sur 400 m de longueur et 150 m de dénivelé, équipée d’une pompe et d’un treuil, tous deux actionnés par des roues hydrauliques souterraines. Un établissement modèle tourne à plein régime au fond des gorges du Fournel, doté des appareils de préparation mécanique les plus performants de l’époque. La production annuelle est alors de 500 à 700 tonnes de minerai concentré, expédié à la grande fonderie Luce & Rozan de Marseille, soit un chiffre d’affaire de plus de 200 000 Fr. de l’époque.

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Plan de la mine en 1869

Les effectifs atteignent 300 à 400 ouvriers, dont plus de la moitié est issue d’une immigration italienne : des chiffres importants pour une commune qui compte environ 1300 âmes. Le Fournel est ainsi le premier employeur du département des Hautes-Alpes. Les italiens doivent se loger chez l’habitant et dépendent du commerce local pour leur approvisionnement et/ou de la cantine de la mine, ce qui revient au même. Outre les ouvriers mineurs ou laveurs, la mine emploie en permanence une dizaine d’artisans (forgerons, charpentiers, maçons). Elle fait aussi vivre des muletiers, des voituriers, des bûcherons et divers fournisseurs.

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Plan de l’usine en 1863

Après la crise bancaire de 1870, la mine est en récession : l’épuisement du gîte est proche. Deux compagnies anglaises tentent de relancer l’exploitation. L’Argentiere Mineral Cie a le mérite d’achever la Grande Galerie d’Ecoulement en 1879, mais le peu de minerai trouvé dans la profondeur n’équilibre pas l’investissement consenti.

Une décennie plus tard, en 1892, la French Mine Ltd modernise une dernière fois l’établissement mais échoue également à retrouver des réserves de minerai. Une décennie encore plus tard, un effort considérable est fourni par la Compagnie des Bormettes : l’exploitation est restructurée, mais un seul nouveau panneau de minerai est retrouvé. La nouvelle laverie ne fonctionnera que durant une petite année. En 1908, le gisement est considéré comme épuisé.

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Nouvelle laverie des Bormettes en 1907

Au XIXe siècle, durant 35 ans, l’activité de la mine a été continue. Une partie du personnel originaire de L’Argentière a donc pu y faire carrière. Quelques conflits sociaux, notamment en 1850 et en 1873, ont pu contribuer à faire naître un sentiment de classe ouvrière. Lorsque l’exploitation est suspendue en 1881, certains habitants n’hésitent pas à suivre le chef-mineur Hoskin au Canada pour exploiter une mine d’or.

En 1908, l’exploitation s’arrête définitivement et en même temps débutent les travaux hydrauliques de Gilbert Planche. Ainsi, une partie du personnel passe du monde des galeries de mine à celui des tunnels de dérivation. Une nouvelle aire industrielle commence à L’Argentière sur un terrain social que l’activité minière aura préparé.

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Mineurs au travail au XIXe siècle – Heuchler 1857

Durant sa période de prospérité, la mine du Fournel a jouit d’une notoriété certaine qui la fait citer dans plusieurs publications géologiques et industrielles. Elle a reçu ainsi la visite de nombreux spécialistes, dont la Société Géologique de France lors d’une excursion le 9 septembre 1861. A plusieurs reprises, des photographes ont immortalisé l’établissement niché au fond de la gorge et le tourisme minier y a déjà existé. La gazette « Le Dauphiné – courrier des eaux thermales de la région » recommande en août 1864 de visiter « les mines de plomb argentifère de L’Argentière (…) qui prospèrent actuellement sous l’habile direction de M. Suquet. » Plus tard, le guide touristique Joanne indique : « Guide pour visiter les mines, M. Barnéoud, gardien de la mine et cafetier à la Bessée-Basse. » Il y a 150 ans, les premiers touristes avaient le choix : escalader les Ecrins et/ou explorer les entrailles du Fournel.

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Vue de l’établissement au fond des gorges en 1870